Cette analyse s’inscrit dans une série d’articles consacrés aux projections de l’élection présidentielle. C’est l’élection dont tout le monde parle déjà et que beaucoup de Français attendent.
De nombreux sondages paraissent actuellement, à raison d’environ un par semaine. L’objectif est de les utiliser pour construire des projections dans différents territoires, afin d’observer les évolutions possibles et les différents scénarios à l’échelle locale.
Le scénario étudié
Je me suis appuyé sur une enquête Ipsos réalisée au début du mois de septembre, dans laquelle plusieurs hypothèses d’intentions de vote étaient testées.
J’ai retenu le scénario comprenant Raphaël Glucksmann et Édouard Philippe. Je n’ai donc pas étudié les hypothèses dans lesquelles Gabriel Attal serait candidat.
Pour réaliser la projection locale, j’ai utilisé, comme d’habitude, les transferts de vote estimés par Ipsos depuis l’élection présidentielle de 2022.
Au niveau national, le sondage place Marine Le Pen largement en tête, avec 34,5%, devant Édouard Philippe (19%), Jean-Luc Mélenchon (15%) et Raphaël Glucksmann (12%).
J’ai adapté ces résultats à Saint-Nazaire, une ville où lors de l’élection présidentielle de 2022, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon y étaient presque à égalité (autour de 28% des voix chacun) au premier tour, tandis que Marine Le Pen obtenait un résultat sensiblement inférieur à son niveau national.
En appliquant les transferts de vote à la structure électorale locale, on obtient une projection sensiblement différente du niveau national :
- Marine Le Pen : 24% ;
- Édouard Philippe : 20% ;
- Jean-Luc Mélenchon : 17% ;
- Raphaël Glucksmann : 12%.
On notera que l’on pourrait s’attendre à un meilleur résultat de Jean Luc Mélenchon au vu de son résultat de 2022, mais il sera concurrencé ici sur son centre-gauche par Raphaël Glucksmann alors qu’Anne Hidalgo a réalisé en 2022 un score dérisoire. Par ailleurs, d’un point de vue méthodologique, les transferts de vote dans l’enquête IPSOS ne mentionnent pas les abstentionnistes et non-inscrits de 2022, or le candidat insoumis devrait largement aller puiser son électorat dedans.
Saint-Nazaire, une ville industrielle et socialiste
Avant d’entrer dans le détail de la carte, il faut comprendre ce qu’est Saint-Nazaire sur le plan politique et social.
Saint-Nazaire est une ville dynamique de près de 75.000 habitants, la deuxième de Loire-Atlantique après Nantes. Elle s’est construite autour de son port et de ses chantiers navals, qui demeurent aujourd’hui encore le premier employeur industriel de la ville avec les Chantiers de l’Atlantique.
Cette histoire industrielle a profondément marqué la sociologie et la culture politique de la commune. Saint-Nazaire est une ville ouvrière, ancrée à gauche et dirigée sans interruption par des maires socialistes ou apparentés depuis plus d’un siècle.
La ville a été presque entièrement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, en raison de la présence de la base sous-marine allemande. La reconstruction, achevée dans les années 1950, lui a donné un visage urbain singulier : un centre-ville très quadrillé, avec de larges avenues et des îlots géométriques, sans véritable centre ancien. Cette structure urbaine produit un tissu électoral assez homogène dans de nombreux quartiers, ce qui rend d’autant plus intéressante l’analyse à l’échelle fine des rues et des bâtiments.
La population est socialement contrastée. On y trouve à la fois un tissu ouvrier et employé très important (lié aux chantiers, à Airbus, à la zone portuaire et à la logistique), une classe moyenne pavillonnaire en périphérie, et des poches de population plus aisée, notamment le long du front de mer et à Saint-Marc-sur-Mer.
Le taux de logements sociaux est élevé, avec plusieurs quartiers prioritaires de la politique de la ville (La Bouletterie, Méan-Penhoët, Prézégat, Kerlédé). Ce maillage social se retrouve directement dans la carte électorale.
Le contexte politique nazairien
Cette projection intervient alors que David Samzun, le maire de Saint-Nazaire, a annoncé le 10 septembre 2026 qu’il voterait pour Raphaël Glucksmann lors de la primaire de gauche et appellerait à voter pour lui.
David Samzun dispose d’un socle électoral solide, assez caractéristique des villes socialistes populaires. Cet électorat est notamment composé de personnes relativement âgées, attachées à leur territoire et à leur ville. Le maire conserve une implantation locale importante et un électorat fidèle. À titre d’exemple, Xavier Perrin, adjoint au maire et candidat dissident de l’union de la gauche lors des élections législatives de 2024, avait obtenu 14% des voix au premier tour.
La ville se distingue aussi par une tradition syndicale forte, liée à la CGT et à l’activité des chantiers navals. Ce substrat militant pèse sur les rapports de force internes à la gauche et explique en partie la puissance de Jean-Luc Mélenchon dans certains quartiers populaires, malgré la progression de Raphaël Glucksmann.
J’ai donc réalisé un modèle statistique et spatial avec les résultats de l’enquête IPSOS à l’échelle des bureaux de vote, que j’ai projeté à l’échelle du millier de rues et de bâtiments de Saint-Nazaire.
La carte obtenue est particulièrement intéressante car dans cette ville, les quatre principaux candidats à l’élection présidentielle peuvent arriver en tête dans au moins une rue ou un bâtiment de Saint Nazaire.

Marine Le Pen à Méan-Penhoët et en direction de la Brière
Marine Le Pen serait assez nettement en tête à Méan-Penhoët, qui constitue l’un de ses principaux points d’appui à Saint-Nazaire. Ce quartier ouvrier, situé au nord-est de la ville, autour des chantiers navals ne comprend que trois bureaux de vote, mais présente une forte cohérence sociologique. L’habitat y est composé de nombreuses petites maisons ouvrières, construites dès la fin du XIXe siècle pour loger les travailleurs du port et des chantiers. Longtemps acquis à la gauche, il a basculé progressivement vers le Rassemblement national au cours des dernières décennies, suivant une trajectoire que l’on retrouve dans beaucoup de quartiers ouvriers français.
Elle arriverait également en tête dans de nombreuses rues de l’Immaculée et dans les hameaux vers Brais, en direction de la Brière, qui sont pourtant les fiefs électoraux du maire David Samzun. Elle obtiendrait aussi de bons résultats dans plusieurs quartiers populaires situés entre Kerlédé, La Trébale et Avalix. On y trouve à la fois des logements sociaux et de nombreuses résidences de bas standing. Enfin, Marine Le Pen virerait aussi en tête dans plusieurs lotissements situés entre Océanis et Saint-Marc ainsi qu’aux Québrais et aux Landettes.
Édouard Philippe dans les quartiers aisés
Édouard Philippe dispose de deux principaux points d’appui à Saint-Nazaire. Le premier est Saint-Marc-sur-Mer, la station balnéaire de la ville correspondant aux quartiers les plus bourgeois de la ville. C’est là que se concentrent les maisons individuelles les plus cossues, souvent avec vue sur mer.
Le second comprend les secteurs du front de mer, entre Porcé et la place du Commando, en passant par Kerlédé, Villès-Martin et le Jardin des Plantes. On y trouve l’électorat typique du maire du Havre, retraités propriétaires, anciens cadres, sensibles à une offre de centre droit modéré, dans des quartiers où les maisons 4 façades et les résidences cossues sont légions.
Comme dans de nombreuses rues et bâtiments du centre ville élargi, Édouard Philippe arriverait souvent en tête, mais avec des écarts limités. Dans de nombreux endroits, les quatre candidats se situeraient entre 15 et 20% des votes.
Un centre-ville très partagé
Le centre-ville de Saint-Nazaire est un espace urbain assez uniforme dans sa morphologie, mais socialement hétérogène selon les rues, les bâtiments et les îlots.
Certaines rues, notamment les grands axes comme la rue de la République, autour du Paquebot, pencheraient vers Jean-Luc Mélenchon. Il apparaît alors comme le candidat en tête sur la carte, mais il s’agit souvent de rues relativement mixtes, où les quatre candidats restent proches. Son avance peut notamment être portée par une population jeune, coeur de son électorat. D’autres rues du centre-ville mettraient en tête Marine Le Pen, notamment dans le secteur de la gare, quant le Petit Maroc et les alentours de la base sous marine porteraient souvent Raphaël Glucksmann en première position.
Le centre-ville constitue donc un espace politiquement fragmenté, où il est difficile de dégager une domination nette. C’est un trait que l’on retrouve dans beaucoup de centres-villes reconstruits : l’absence de stratification historique produit un électorat mélangé, qui ne se laisse pas facilement cartographier en blocs homogènes.
Les points d’appui de Jean-Luc Mélenchon
Jean-Luc Mélenchon dispose de deux principales zones de force à Saint-Nazaire : le centre-ville et La Bouletterie.
La Bouletterie est un grand quartier prioritaire de la politique de la ville, situé à l’ouest de la commune. La population y est socialement fragile, avec une part importante de ménages immigrés et de familles monoparentales. De nombreux bâtiments pourraient y placer Jean-Luc Mélenchon en tête. Il arriverait également en tête dans les tours sociales de Prézégat, d’Avalix et de La Trébale.
La géographie électorale de Jean-Luc Mélenchon est donc principalement liée aux aux grands ensembles et à certains secteurs du centre-ville où la population jeune, arrivant de Nantes ou Paris tend de plus en plus à gentrifier le centre ville. C’est là où la liste d’opposition de gauche au maire à réalisé ses meilleurs résultats lors des élections municipales de mars 2026.
Le potentiel de Raphaël Glucksmann
Raphaël Glucksmann qui reste tourne autour des 10% des voix dans les projections nationales actuellement, arriverait tout de même en tête dans environ 150 rues et bâtiments de Saint-Nazaire.
Il obtiendrait notamment de bons résultats dans les rues du front de mer, entre le Petit Maroc et le parc paysager (notamment dans les nombreuses résidences bordant le parc). Ces secteurs plutôt aisés de la ville concentrent une population qui correspond au profil de son électorat : âgée et diplômée, sensible aux questions européennes et environnementales, souvent issue des professions intellectuelles ou du secteur associatif. Il arrive également en tête dans plusieurs rues du quartier du Pertuischaud.
Dans ces zones, Raphaël Glucksmann arriverait souvent en tête avec une avance limitée sur les autres candidats. Le soutien de David Samzun pourrait lui donner un levier supplémentaire dans les quartiers où l’implantation socialiste reste vivace, mais il est encore trop tôt pour en mesurer l’effet précis.
Une analyse utile aux campagnes électorales
Tous les partis et toutes les sections locales cherchent à profiter de l’élection présidentielle. Tous les cinq ans, cette échéance constitue un moment privilégié pour le militantisme politique. C’est l’occasion de sortir de l’ombre, de se faire connaître et de diffuser ses idées, y compris pour des candidats ou des mouvements qui savent qu’ils auront peu de chances de participer réellement au scrutin.
Ce type d’analyse peut donc être essentielle aux élus, aux responsables politiques et aux équipes de campagne qui souhaitent comprendre les dynamiques électorales de leur commune. Elle peut servir à préparer l’élection présidentielle, mais également les élections législatives qui devraient suivre.
Les hypothèses restent naturellement évolutives. J’ai retenu ici un scénario dans lequel il n’existe qu’un seul candidat de centre droit, mais rien n’est encore définitivement arrêté. Les équilibres politiques vont donc encore changer dans les prochaines semaines et les prochains mois.
Les questions liées aux parrainages restent notamment importantes. Les candidats doivent obtenir 500 signatures pour pouvoir se présenter, et il est possible que certains ne parviennent pas à réunir ce nombre.
La projection spatiale des sondages permet néanmoins de suivre ces évolutions et d’observer les conséquences locales des différents scénarios. Elle peut également aider les équipes à adapter leur campagne et à identifier les rues et bâtiments dans lesquelles concentrer leurs efforts.
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Pour aller plus loin sur le marketing électoral :
→ Cibler et mobiliser les électeurs de gauche dans un contexte où le RN est en position de force
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→ Présidentielle 2027 : le potentiel Mélenchon à Saint-Herblain (44), par rue et bâtiment
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