Belgique

Ma fascination pour les cartes électorales et la genèse du géomarketing électoral sont nés en Belgique. C’est là bas, alors encore étudiant à l’ULg puis à l’ULB que j’ai réalisé qu’il serait peut être possible de vivre de ma passion pour la cartographie électorale. Cette page présente l’adaptation des techniques de géomarketing électoral à la Belgique, un pays où les données disponibles, les spécificités du système belge (vote de préférence, vote obligatoire, proportionnelle) et les opportunités ouvertes par la publication historique des résultats infra-communaux flamands en octobre 2024 le différencient beaucoup plus qu’on pourrait le penser de la France. Elle s’adresse aux partis politiques belges (francophones et néerlandophones), aux bourgmestres et échevins en exercice, aux candidats aux communales, provinciales et régionales, aux médias, aux chercheurs et à toute personne intéressée par l’analyse spatiale fine du vote en Belgique.

Ce qu’on cherche en Belgique n’est pas ce qu’on cherche en France

Le système électoral belge est proportionnel, pour tous les niveaux de pouvoir, avec vote de préférence. L’électeur vote soit pour une liste entière en cochant la case de tête, soit pour un ou plusieurs candidats individuels sur cette liste. Cette mécanique permet de mesurer le pourcentage de voix de préférence qu’un candidat obtient individuellement par rapport au total de sa liste. On appelle cela en Belgique francophone le taux de pénétration d’un candidat . En France, dans une ville de 40.000 habitants, on ne saura jamais lequel des quarante-deux conseillers communaux sortants est le plus populaire auprès des électeurs, parce qu’on vote pour une liste en bloc et qu’aucun mécanisme de préférence ne vient individualiser le scrutin. En Belgique, on le sait pour chacun. Et cette popularité électorale d’un candidat, on peut la cartographier quartier par quartier, bureau par bureau. Ainsi, le score d’une liste belge est, dans une large mesure, la somme des groupes sociaux et territoriaux que chacun de ses candidats fait venir.

L’autre grande spécificité belge (et luxembourgeoise) est le vote obligatoire. Avec autour de 85 % de participation aux élections, l’abstentionniste n’est pas la cible naturelle d’une campagne belge, contrairement à la France où la mobilisation des abstentionnistes constitue une des bases du géomarketing électoral. En Belgique, où un registre national tient à jour l’inscription automatique des électeurs sur les listes électorales, l’abstention électorale est marginale mais le vote blanc et nul peut monter jusqu’à 10-15 % des votes exprimés. La suppression récente du vote obligatoire en Flandre pour les communales 2024 qui a fait passer la participation électorale de 85 à 65 % environ ouvre cependant un nouveau champ d’analyse pour les élections futures là bas.

Le bureau de vote et le bureau de dépouillement en Belgique : une donnée longtemps inaccessible

En Belgique, un bureau de vote ne peut légalement pas dépasser 800 électeurs ni descendre en dessous de 150. Le système belge a mis en place, dès les origines du royaume en 1830, un principe singulier : le secret du vote doit être préservé non pas au niveau de l’individu, mais au niveau du bureau de vote. Aucun résultat ne peut être publié à l’échelle d’un seul bureau. Ce principe a engendré un mécanisme de mélange des urnes avant dépouillement d’une grande lourdeur. Avant chaque scrutin, un tirage au sort détermine quels bureaux de vote seront dépouillés ensemble au sein d’une commune ou d’un canton. Une fois le vote terminé, les urnes sont physiquement déplacées vers des centres de dépouillement et mélangées, puis les bulletins sont dépouillés ensemble. Un bureau de dépouillement regroupe ainsi généralement trois bureaux de vote soit 1.500 à 2.500 bulletins à manipuler, ce qui multiplie les délais et complique considérablement les recomptages.

Jusqu’aux environs de 2010, les résultats officiels n’étaient donc même pas disponibles à l’échelle communale : le canton électoral (qui comprenait plusieurs communes sur des territoires très vastes) constituait la maille la plus fine de résultats électoraux. Y compris pour Bruxelles, où l’on ne disposait de résultats que pour huit cantons, sans aucun détail pour les dix-neuf communes.

Depuis les années 1990, une large partie de la Flandre, la région bruxelloise et l’arrondissement de Liège votent de manière électronique et si les machines à voter produisent mécaniquement un résultat par bureau, ils n’étaient pas diffusés jusqu’en octobre 2024. A l’occasion des élections communales et provinciales, la région flamande a pour la première fois diffusés des résultats par bureau de vote (à condition qu’ils comprennent plus de 500 électeurs, sinon le bureau était regroupé avec celui d’à côté dans les résultats… encore une fois pourquoi faire simple quand on peut se compliquer la tâche…) dans les communes où le vote est électronique et par quartier dans celle où il est manuel. Pour ce faire, le tirage au sort du dépouillement des bureaux de vote en bureaux de dépouillement est opéré au niveau des quartiers et non plus des communes, autant que faire se peut.

Les première productions de cartes électorales infra-communales en Belgique

Les premières cartes électorales infra-communales que j’ai réalisées en Belgique, à Mons et Charleroi, l’ont été grâce à des données officieuses récoltées par les témoins de bureaux de dépouillement . En effet, malgré le complexe système de regroupement et de mélange des urnes, préalable au dépouillement, pour des raisons pratiques, dans de nombreuses communes, on n’attend pas les trois urnes avant de commencer à dépouiller et on les compte au fur et à mesure. Les témoins de parti peuvent ainsi faire remonter les résultats bureau par bureau à la section locale du parti pour reconstituer tout ou partie des résultats par bureau de vote dans la commune.

Lors de mes recherches à l’université, j’ai développé une méthode des bureaux de dépouillement qui permettait d’évaluer les résultats d’un centre de vote (composé d’un ou plusieurs bureaux de vote correspondant à un même territoire bien circonscrit) sur base de la ventilation du tirage au sort des bureaux de vote en bureaux de dépouillement.

Ce travail qui s’apparentait à un véritable casse-tête permettait de produire des cartes électorales aux partis politiques et aux candidats. Elle avait le notable défaut de lisser et de tasser les résultats à cause de ce mélange des urnes.

La carte ci-dessous reprend ainsi le taux de pénétration de Léon Casaert, 24e sur la liste du Parti socialiste aux communales de 2012 à Charleroi, calculé par centre de vote, rapporté aux votes de la liste. Ce candidat, ancien bourgmestre de Charleroi par interim en 2006-2007 et représentant de la section socialiste de Gosselies a réalisé 2.157 votes de préférence sur la commune soit 4,4 % de la liste PS. Sa 24e place sur la liste le plaçait en position à la limite de l’éligibilité, mais sa popularité dans sa section de Gosselies notamment, lui à permis de remonter la liste en réalisant le huitième score socialiste.

La cartographie de ses votes de préférence montre sa forte pénétration de l’ancienne commune de Gosselies, autour de l’aéroport de Bruxelles-Charleroi. avec des taux qui montent jusqu’à 9,1 % dans le Faubourg de Charleroi. Il tourne autour des 5 % à Lodelinsart, Charleroi Nord et Mont sur Marchienne et réalise ses moins bons taux de pénétration dans l’ouest et le sud de la commune, à l’opposé de son fief. La géographie est celle d’un homme politique ancré dans une seule ancienne commune, et qui doit à ses fidèles sa présence au conseil communal. L’amplitude réelle des scores par bureau de vote était probablement de l’ordre de 1 à 25 % mais elle est tassée à 2-9 % par le mélange des urnes et la méthode des bureaux de dépouillement. Mais dans ce contexte compliqué pour l’analyste spatial, des taux amortis valent mieux qu’une moyenne communale.

Carte par quartier du taux de pénétration électorale de Philippe Casaert (PS) aux élections communales 2012 à Charleroi, avec le détail par quartier (Gosselies, Jumet, Marchienne, Montignies, Gilly, Couillet, Charleroi Centre) en Wallonie.

Gand 2024 : la première cartographie par quartier avec des données brutes

Dans les années 2000 et 2010, j’ai eu de nombreuses occasions d’expliquer à des élus et hommes politiques belges l’aberration et la complexité inutile du système de dépouillement belge et il aura fallu attendre 2024 que l’administration publie pour la première fois dans l’histoire électorale belge des résultats par bureau de vote.

Ce geste institutionnel n’a pourtant pas produit beaucoup de cartes électorales, à l’exception d’une analyse de la VRT sur Anvers. C’est pour remédier à cela que vous pouvez voir ci-dessous les premières cartes électorales par quartier (wijk en néerlandais) dans la ville de Gand, basées le résultats lors des élections provinciales 2024.

La lecture de la carte, qui cartographie à la fois le résultat des trois grands partis (groen, N-VA et Vooruit) et la tendance électorale des quartiers à gauche, raconte la singularité politique de la ville de Gand, historiquement socialiste. Au centre-ville, dans le quartier de la gare et en jusqu’à Sint Amandsberg, Groen, le parti écologiste flamand, est nettement en tête, y tutoyant parfois les 40 % des votes (une spécificité gantoise dans un paysage politique flamand penchant largement à droite dans son ensemble). Le Vooruit, dénomination récente du parti socialiste flamand, réalise des scores très homogènes, entre 15 et 20 % dans toute la bande centrale entre Gentbrugge et Mariakerke en passant par le centre ville. Dans les quartiers périphériques, on assiste à la nette domination des partis de droite et régionalistes flamands : la N-VA à Oostakker et Sint Denijs Westrem, la N-VA et le cd&v à Drongen et Zwijnaarde et les mêmes plus de Vlaams Belang dans les villages le long du canal au nord de l’entité gantoise. On notera que les quartiers de Mariakerke et Wondelgem apparaissent comme les swing polls de la ville, où gauche (groen, Vooruit et PVDA) et droite (N-VA, Open VLD, cd&v et VB) sont au coude à coude.

Carte du profil électoral des quartiers de Gand aux élections provinciales 2024 montrant la tendance dominante par quartier. Groen en tête au centre-ville et à Sint-Amandsberg, N-VA dominante dans les quartiers périphériques est et sud, Vooruit homogène dans la bande centrale, zones mixtes à Mariakerke et Wondelgem. Résultats : Groen 26,4 % (30.078 voix), N-VA 19 % (21.625 voix), Vooruit 16,2 %, cd&v 10,1 %, Open Vld 9,5 %, PVDA 9,2 %, Vlaams Belang 8,1 %

Gand 2024 : les taux de pénétration des candidats de la liste Voor Gent

La seconde carte illustre une lecture moins évidente mais peut-être plus intéressante encore pour qui s’intéresse à la mécanique des listes belges et au taux de pénétration des candidats.

La liste Voor Gent, cartel de l’Open VLD (libéraux) et de Vooruit (socialistes) mené par le bourgmestre sortant Mathias De Clercq, est arrivée en tête avec 32,5 % des voix. Celui ci fait personnellement 12,1 % des votes exprimés, soit environ 14.000 voix sur 115.000 exprimés. Derrière lui, sept candidats différents arrivent en tête ou en second dans au moins un quartier. Les effets de remontée de liste dessinent une géographie personnelle de chacun. Patricia De Beule, par exemple, placée 9e sur la liste, est la candidate des villages du nord de l’entité gantoise le long du canal. Dans ces quartiers, elle dépasse les 5 % des votes exprimés ; ailleurs dans la ville, elle est pratiquement absente. À l’échelle de la commune, son score global est modeste, mais elle remplit exactement la fonction pour laquelle elle a été placée sur la liste : capter les voix d’un territoire que les autres candidats ne touchent pas. Il en est de même pour l’échevin libéral Sami Souguir à Saint Denijs Westrem (avec un beau taux de pénétration dans le quartier de 9%), pourtant fief de la NV-A. Dans les quartiers périphériques, les candidats libéraux du cartel sont en tête devant les socialistes ; au centre et au nord, c’est l’inverse.

On constate que les amplitudes visibles sur cette carte sont nettement plus « pures » que celles sur la carte de Charleroi 2012 car on est bien ici sur des résultats bruts, non tassés par le mélange des urnes.

Carte du taux de pénétration par quartier des candidats de la liste Voor Gent (cartel Open VLD-Vooruit, 32,5 %, 38.099 voix) aux élections communales 2024 à Gand. Premier candidat en voix de préférence par quartier après la tête de liste Mathias De Clercq (12,1 %). Ancrages territoriaux distincts pour Astrid De Bruycker, Sofie Bracke, Freya Van den Bossche, Sami Souguir (9 % à Sint-Denijs-Westrem), Joris Vandenbroucke, Patricia De Beule (villages nord le long du canal) et Frederik Sioen

Le registre des électeurs belge : un accès encadré par les partis

Les données sociodémographiques de Statbel (l’équivalent belge de l’INSEE), publiées à l’échelle du secteur statistique, un gros pâté de maisonssont de très bonne facture etpermettent de croiser les résultats électoraux avec des variables de revenus, d’âge et de composition des ménages.

En France, le registre des électeurs est accessible à tout candidat déclaré, et c’est la matière première sur laquelle repose presque tout le travail de ciblage fin. En Belgique, l’accès existe, mais il est encadré par un droit strict. Ce sont les partis politiques qui sont légalement habilités à solliciter et à utiliser ce registre avec un engagement d’usage exclusivement électoral et des sanctions pénales en cas de détournement.

Cela signifie que la méthode de ciblage fin pratiquée en France est transposable en Belgique, à condition qu’un parti me confie ses données, préalablement anonymisées. Il ne s’agit pas d’un prestataire qui arrive avec un outil clé en main et une base de données en poche, mais d’un spécialiste auquel un parti peut confier un registre pour en tirer une lecture spatiale fine. Une distinction importante par rapport au registre québécois, qui est accessible directement aux candidats individuels.

Ce que le géomarketing électoral peut apporter en Belgique

En France, une élection municipale se gagne à quelques dizaines de voix près, dans un scrutin à deux tours où le ciblage fin des swing streets et la mobilisation des abstentionnistes peuvent décider du résultat. En Belgique (comme en Suisse ou au Luxembourg), le système proportionnel qui entraîne une faible concurrence électorale entre partis rendent le résultat d’une élection moins dépendant d’un petit nombre de voix décisives. Les produits du géomarketing électoral français (les 1.000 électeurs décisifs d’entre deux tours et les swing polls streets notamment) ne se transposent pas directement.

Cela ne signifie pas que le géomarketing électoral n’a pas sa place dans les démocraties proportionnelles mais l’intérêt y est peut être plus intellectuel que stratégique. Un candidat ou un parti peut être déjà intéressé de visualiser une cartographie à une échelle fine de ses résultats. Dans les années 2010, de nombreux élus wallons ont fait appel à moi pour obtenir leur taux de pénétration par quartier dans leur commune.

D’un point de vue plus stratégique, deux types d’analyse en géomarketing électoral peuvent aider les candidats belges. Le premier est la cartographie au service de la constitution de la liste. Mieux une liste représente les différents quartiers et couches sociales d’une commune, plus son score final sera potentiellement élevé, parce que ce score est largement l’agrégat des groupes que chaque candidat amène avec lui. Une analyse croisée des pénétrations historiques des candidats sortants, de la sociologie fine des quartiers et des trous de représentation dans une liste pressentie peut aider un parti à décider qui mettre à quelle place, qui ajouter, qui écarter, et surtout d’où faire venir les nouveaux noms.

Le second est la carte de soutien au bourgmestre ou à l’échevin. En croisant le registre des électeurs (confié par le parti) et les résultats électoraux par bureau, il est tout à fait possible de produire en Belgique le même type de cartographie de soutien territorial que celle proposée aux maires français : une lecture quartier par quartier du niveau de soutien à un élu en exercice, de ses forces, de ses faiblesses géographiques, et des zones où le travail de terrain doit être intensifié. Pour un bourgmestre qui veut préparer les prochaines communales avec une vision précise de son ancrage, c’est un outil de diagnostic qui n’a pas d’équivalent dans l’offre politique belge actuelle.

Les communales 2024 offrent pour la première fois une base de données publique suffisamment riche pour mener ce type d’analyse à grande échelle en Flandre, et la méthode des bureaux de dépouillement reste applicable en Wallonie et à Bruxelles pour les partis qui souhaitent investir dans une lecture territoriale fine de leurs forces et de leurs faiblesses.

Géomarketing électoral : passer à l’action en Belgique

Vous êtes bourgmestre, échevin, parti politique, candidat aux prochaines communales, provinciales ou régionales ? Un média, un chercheur, une fédération locale ? Vous souhaitez commander une cartographie par bureau de vote, une carte de soutien territorial, un diagnostic de liste, une analyse des pénétrations de vos candidats sortants, une conférence ou une formation sur le géomarketing électoral appliqué à la Belgique ? L’analyse des communales 2024 est la première étape, et les données sont disponibles dès maintenant.

Contact : info@geoffreypion.com | +33 6 49 28 20 81

Pour aller plus loin:

Le géomarketing électoral. Définition, méthodologie et enjeux d’une discipline stratégique

Cibler mieux plutôt que tracter plus

Carte de soutien au maire

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