Suisse

Géomarketing électoral en Suisse : méthode, données et cartographie par commune et par quartier

La Suisse offre au géomarketing électoral un terrain aussi fascinant que déroutant : 8,8 millions d’habitants, 26 cantons, 2.110 communes, trois niveaux de scrutin, des règles électorales qui changent d’un canton à l’autre, des données démographiques d’une finesse inégalée dans le monde francophone, et des résultats électoraux le plus souvent bloqués au niveau communal. Cette page présente la méthode du géomarketing électoral appliquée à la Suisse, les données disponibles auprès de l’Office fédéral de la statistique (OFS) et des services électoraux cantonaux, et les spécificités helvétiques qui différencient ce terrain du terrain français ou belge. Elle s’adresse aux candidats aux élections cantonales et communales, aux partis, journalistes et chercheurs intéressés par l’analyse spatiale fine du vote en Suisse, en particulier dans les cantons francophones de Genève, Vaud, Neuchâtel, Fribourg et du Jura.

Un système électoral d’une complexité sans équivalent dans la francophonie

Après la Belgique et le Luxembourg, on pourrait croire avoir tout vu en matière de complexité institutionnelle. La Suisse le détrompe d’emblée. Aucun autre pays partiellement francophone occidental ne pousse aussi loin la décentralisation, la fragmentation partisane et la variabilité des règles. Chaque canton fixe les siennes, chaque commune adapte les règles cantonales, et l’électeur s’accommode sans broncher d’un patchwork institutionnel qui ferait reculer n’importe quel juriste français.

La Confédération helvétique organise trois niveaux d’élection : fédéral, cantonal et communal. Les élections fédérales renouvellent tous les quatre ans le Conseil national (200 sièges répartis entre les 26 cantons au scrutin proportionnel de liste, sauf dans six petits cantons qui élisent un unique député au scrutin majoritaire) et le Conseil des États (deux sénateurs par canton au scrutin majoritaire, selon des modalités qui varient encore d’un canton à l’autre). Les cantonales élisent les Grands Conseils, le plus souvent au scrutin proportionnel plurinominal, parfois au majoritaire dans les deux cantons qui l’ont conservé. Les communales, enfin, s’organisent dans 2.110 communes : au scrutin proportionnel au-delà de 3.000 habitants, au majoritaire en deçà.

L’unité du système n’existe pas. Ce qui vaut à Genève ne vaut pas à Zurich, ce qui vaut à Zurich ne vaut pas aux Grisons, et dans les Grisons, ce qui vaut dans une commune ne vaut pas nécessairement dans la commune voisine. À cette fragmentation institutionnelle s’ajoute le mécanisme du panachage et du cumul, caractéristique des scrutins proportionnels suisses : l’électeur ne vote pas pour une liste close, il peut biffer des noms, en ajouter d’autres empruntés à des listes adverses, cumuler deux fois le même candidat. Chaque bulletin dépouillé génère ainsi plusieurs catégories de suffrages (suffrages compacts, suffrages modifiés, suffrages complémentaires), ce qui ouvre au géomarketing électoral un terrain d’analyse statistique sans équivalent ailleurs. Le consultant en géomarketing électoral doit donc, à chaque mission, relire les règles depuis le début.

Une fragmentation partisane qui interdit les lectures simplistes

Le système proportionnel suisse, avec ses quorums modérés et ses formules de répartition favorables aux petites formations, produit mécaniquement une offre politique éclatée à tous les niveaux. Au total, plus de quinze partis détiennent des sièges dans les parlements cantonaux du pays. L’UDC (Union Démocratique du Centre, conservateur/souverainiste) domine avec 603 sièges législatifs cantonaux, suivie par le PLR (Parti Libéral-Radical, 503 sièges), le PSS (Parti Socialiste Suisse, 455 sièges), Le Centre (démocrate-chrétien/centre droit, 414 sièges) et les Verts (230 sièges). Mais au-delà de ces cinq formations principales, une dizaine de partis supplémentaires occupent des sièges dans les parlements cantonaux : les Vert’libéraux (148), les indépendants et régionalistes (65), le Parti évangélique (38), l’Union Démocratique Fédérale (23), la Ligue des Tessinois (14), le MCG (Mouvement Citoyens Genevois, 14), le Parti suisse du travail/Parti ouvrier et populaire (12), LJS (Libertés et Justice Sociale, 10), sans compter les listes purement locales. À Genève, sept de ces listes ont franchi le quorum de 7 % aux cantonales de 2023, toutes comprises entre 8 et 19 % des suffrages : aucune ne domine, toutes comptent. Cette fragmentation, aggravée par le mécanisme du panachage qui permet à l’électeur de composer son propre bulletin en piochant des noms sur plusieurs listes, rend la cartographie électorale à la fois plus complexe et plus nécessaire qu’en France, où le système à deux tours structure le paysage en blocs lisibles.

Les données de l’OFS : une granularité démographique inégalée

Sur le plan des données sociodémographiques, la Suisse offre au cartographe une matière première d’une finesse unique dans le monde francophone. L’Office fédéral de la statistique (OFS) publie, via la plateforme GEOSTAT, des données démographiques à l’hectare, soit des cellules de 100 mètres de côté couvrant tout le territoire : population, âge, nationalité, type de logement. C’est la granularité la plus fine qu’il m’ait été donné de voir dans les six pays où j’ai travaillé, et elle surpasse de très loin les IRIS français (environ 2.000 habitants) ou les secteurs statistiques belges (quelques centaines d’habitants). Pour le croisement avec des variables sociologiques, le terrain suisse est donc théoriquement idéal.

Le goulet d’étranglement : des résultats électoraux bloqués au niveau communal

La Suisse cumule pourtant deux positions opposées sur la chaîne des données. D’un côté, des données démographiques à l’hectare. De l’autre, des résultats électoraux qui ne sont publiés qu’au niveau communal, sauf dans quelques grandes villes qui publient parfois par quartier administratif, sans standardisation entre elles. Cette asymétrie est le nœud du problème helvétique pour l’analyste. Elle interdit, dans la plupart des communes, la validation des modèles de désagrégation par les résultats réels, puisqu’il n’y a simplement pas de résultats en dessous du niveau communal. Seules Genève, Lausanne, Zurich et Bâle publient à une échelle suffisamment fine pour permettre une cartographie analogue à celle que nous pratiquons en France ou en Belgique.

Pour un candidat à une cantonale ou une communale en Suisse romande, cela signifie que le géomarketing électoral à la rue et au bâtiment n’est réaliste que dans les grandes communes qui publient des résultats infra-communaux. Genève, Lausanne et quelques centres urbains forment le cœur de cible. Partout ailleurs, l’analyse reste au niveau communal, ce qui limite la lecture stratégique fine mais n’annule pas l’intérêt d’un croisement entre le vote communal et les données sociodémographiques à l’hectare.

Étude de cas : les cantonales genevoises de 2023 par commune et par quartier

La carte ci-dessous représente, à ma connaissance, la cartographie la plus fine réalisée à ce jour sur les cantonales genevoises de 2023. Elle repose sur un double niveau d’agrégation : la commune pour l’essentiel du canton, et le quartier pour les trois communes qui publient leurs résultats à cette échelle (la Ville de Genève avec une quinzaine de quartiers distingués, Vernier et Lancy). Chaque polygone est coloré selon le ou les partis arrivés en tête, avec une légende de tendance qui distingue les zones dominantes (PLR +25 %, PLR, Socialistes) des zones mixtes (UDC/PLR, Socialistes ou Centre/PLR, MCG/Socialistes, Verts/Socialistes). Trois configurations territoriales se dégagent : dans le centre de la Ville de Genève et sa banlieue immédiate, l’alliance implicite Verts-Socialistes arrive en tête sur une bande continue de quartiers, avec des profils parfois très mixtes où cinq ou six listes se tiennent à quelques points d’écart ; dans la plaine, du côté de Vernier et de la vallée du Rhône, le PLR domine dans un contexte sociologique plus populaire où le MCG obtient aussi de bons scores ; enfin, tout le long du lac Léman en direction du canton de Vaud et de la frontière française côté Haute-Savoie, le PLR atteint 30 à 40 % des suffrages, scores considérables dans un contexte genevois aussi fragmenté, et ces communes lémaniques bourgeoises constituent le cœur historique de l’électorat libéral-radical genevois.

Carte électorale par quartier et par commune dans le canton de genève (suisse) lors des élections cantonales 2023

Trois adaptations de la méthode du géomarketing électoral au terrain suisse

Le géomarketing électoral, tel qu’il a été développé en France et en Belgique depuis quinze ans, se transpose en Suisse avec trois adaptations méthodologiques majeures. Première adaptation : le praticien doit, à chaque mission, intégrer les règles électorales spécifiques du canton et de la commune concernés, en matière de mode de scrutin, de panachage, de quorum et de répartition des sièges. Il n’existe pas de « droit électoral suisse » unifié ; il existe vingt-six régimes cantonaux. Deuxième adaptation : la richesse statistique du panachage ouvre un champ d’analyse original, celui du taux de modification des bulletins par quartier, indicateur sociologique précieux des électorats ouverts et instruits. Troisième adaptation : l’asymétrie entre la granularité exceptionnelle des données démographiques (hectare) et la granularité médiocre des résultats électoraux (commune) oblige le praticien à concentrer son offre de géomarketing infra-communal sur les grandes villes qui publient par quartier, tout en proposant aux communes plus petites des analyses à la maille communale enrichies par les données GEOSTAT.

Précautions et limites : un regard européen sur le terrain suisse

Cette page se veut honnête sur les limites d’une analyse conduite depuis l’étranger. Les dynamiques politiques suisses, en particulier celles liées à la démocratie directe (initiatives et référendums), au fédéralisme cantonal, aux rapports entre communautés linguistiques et au rôle spécifique du MCG à Genève ou de l’UDC au niveau fédéral, nécessitent une connaissance fine du terrain que seule une pratique sur place peut fournir. Le géomarketing électoral apporte une couche méthodologique spatiale qui complète ces expertises locales, il ne les remplace pas. La collaboration avec des acteurs suisses connaissant le terrain est indispensable à toute intervention sérieuse.

Géomarketing électoral : passer à l’action en Suisse

Vous êtes candidat à une cantonale ou une communale, parti politique, média, chercheur ou association en Suisse ? Vous souhaitez commander une carte par commune et par quartier, un diagnostic de territoire, une analyse électorale cantonale, une conférence ou une formation sur le géomarketing électoral appliqué à la Suisse ? Le travail préparatoire commence bien avant la campagne officielle. Le regard européen, nourri de quinze ans de pratique sur des contextes différents mais méthodologiquement voisins, apporte un complément aux expertises suisses existantes.

Contact : info@geoffreypion.com | +33 6 49 28 20 81

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