Estimer les résultats municipales par quartier à Canohès quand la statistique ne suffit plus
Canohès, commune de 6.675 habitants en périphérie sud-ouest de Perpignan, a basculé dans l’escarcelle du Rassemblement national aux municipales de mars 2026. Carla Muti, conseillère départementale élue en binôme avec Louis Aliot, l’a emporté au second tour d’une triangulaire avec 40,2% des voix face à Gilles Trilles (divers gauche, 32,6%) et Denis Fourcade (divers droite, 27,2%). Pour un élu local, un candidat d’opposition ou un responsable de fédération qui souhaite comprendre ce résultat au-delà du score global, une question se pose immédiatement : où, dans la commune, chacune de ces trois listes a-t-elle réalisé ses meilleurs et ses moins bons scores ? Et surtout, est-il possible de répondre à cette question avec un minimum de rigueur ? C’est l’objet de la carte ci-dessous et de la méthode qu’elle illustre, une méthode hybride mêlant données quantitatives et analyse qualitative, dont cet article propose de peser les forces et les limites.
Pourquoi la modélisation statistique classique est inapplicable aux municipales dans les petites communes
Sur des scrutins nationaux (européennes, législatives, présidentielle), il est possible de modéliser les résultats électoraux à l’échelle de la rue et du bâtiment en s’appuyant sur un nombre suffisant de bureaux de vote. Si une commune est trop petite pour fournir assez d’occurrences, on élargit le périmètre au canton ou aux communes voisines : l’offre électorale étant identique partout, le modèle reste valide. C’est la méthode utilisée dans toutes les analyses par rue et par bâtiment publiées sur ce site.
Aux élections municipales, ce raisonnement s’effondre. L’offre électorale change radicalement d’une commune à l’autre : les listes, les candidats, les enjeux locaux et les alliances. Impossible donc d’agréger les communes voisines pour augmenter le nombre d’occurrences. À Canohès, on dispose de six bureaux de vote pour 5.323 inscrits. Six occurrences, c’est tout simplement insuffisant pour construire un modèle statistique. Aucune régression, aucune inférence écologique, aucune méthode quantitative standard ne peut produire de résultats fiables avec si peu de données.
Le score de Carla Muti au second tour oscille entre 34 et 44% selon les bureaux de vote. Dix points d’amplitude, c’est déjà une information, mais c’est insuffisant pour un travail de ciblage opérationnel. Les bureaux de vote agrègent des quartiers aux profils très différents, et les variations réelles entre quartiers sont nécessairement plus marquées que ce que les bureaux de vote laissent voir.
Une méthode alternative : découper la commune en sous-quartiers cohérents
Face à cette impasse, la méthode développée ici consiste à découper la commune en sous-quartiers suffisamment fins pour être homogènes sur les plans urbanistique, social et, par conséquent, électoral. À Canohès, 21 sous-quartiers ont été délimités en s’appuyant sur les lignes de fracture physiques du territoire : les canaux et cours d’eau qui structurent le nord de la commune, les grands axes routiers comme l’avenue de Perpignan, les limites de lotissements et la cohérence du bâti. Chaque sous-quartier a reçu un nom issu des toponymes locaux, des arrêts de bus ou des dénominations IRIS de l’INSEE.
Le principe directeur est simple : un lotissement récent de maisons quatre façades ne vote pas comme un alignement de résidences des années 2000 le long d’une avenue, qui lui-même ne vote pas comme un centre-ville ancien. Si l’on parvient à isoler ces ensembles, on peut espérer retrouver des tendances électorales plus fines que celles des bureaux de vote.
Pour chaque sous-quartier, trois couches d’information sont croisées. La première est constituée des résultats par bureau de vote, seule donnée quantitative solide disponible. La deuxième repose sur la localisation des candidats des trois listes au sein de la commune, cartographiée à partir des listes électorales. La troisième mobilise les caractéristiques sociales et démographiques du quartier, ainsi que des données cadastrales (prix au m²).
La localisation des candidats, un indicateur sous-estimé
L’apport le plus original de cette méthode est probablement l’exploitation systématique de la géolocalisation des candidats figurant sur les listes municipales. Chaque candidat a été localisé sur la carte et distingué selon trois niveaux : la tête de liste, les dix premiers de liste (ceux qui occupent des places éligibles et qui seront potentiellement adjoints, donc les plus impliqués dans la campagne) et les candidats de fond de liste, souvent présents pour compléter l’effectif réglementaire et moins actifs sur le terrain.
Cette cartographie fait apparaître des configurations très contrastées. Le quartier des Jardins de la Coba, au nord de la commune, ne compte aucun candidat des trois listes qualifiées au second tour. À l’inverse, le quartier des Cépages concentre sept candidats de la liste de gauche, dont la tête de liste Gilles Trilles, ainsi que trois candidats de la liste divers droite et un du Rassemblement national. Le quartier d’El Cruzat, à l’ouest, est un bastion de candidats de la liste divers droite. Le centre-ville, comme souvent, rassemble des candidats de toutes les listes.
L’hypothèse sous-jacente est celle de l’effet de voisinage : un candidat qui habite un quartier y génère un surcroît de notoriété et de votes, d’autant plus marqué qu’il occupe une place élevée sur la liste. L’existence de cet effet est documentée dans la littérature de science politique et confirmée par l’expérience de terrain. Sa quantification précise, en revanche, reste un problème ouvert.

Ce que produit la méthode : une carte de synthèse en cinq profils
Le croisement de ces trois couches d’information permet de classer les 21 sous-quartiers de Canohès en cinq profils électoraux distincts.
Les quartiers en bleu sont ceux où la liste RN de Carla Muti domine nettement, avec une avance estimée à plus de dix points sur la liste arrivée en seconde position. Cela concerne le nord de la commune (Trignac, la Couloumine, la Scanal), le centre-ville et les quartiers du sud comme le Caratg et la route de Nyls. La présence du centre-ville dans cette catégorie est notable : dans beaucoup de communes françaises, les centres-villes ne sont pas des zones de force du RN. À Canohès, les données convergent vers le constat inverse, probablement en raison d’une population de retraités modestes et d’un tissu commercial dégradé.
Les quartiers en violet correspondent aux zones où le RN et la liste divers gauche de Gilles Trilles sont estimés au coude-à-coude. C’est le cas de la plupart des quartiers entourant le centre-ville : la Portalada, Campagne, Prat del Mas et le quartier des Arbres. Ces quartiers ont probablement été le théâtre du report de voix le plus net entre les deux tours, la liste Climaco (7,3% au premier tour, éliminée) ayant vraisemblablement alimenté la liste Trilles dans ces quartiers à dominante de retraités. Beaucoup de candidats de la liste de gauche au premier tour vivait aussi dans ces quartiers.
En rouge, le quartier des Cépages, où la gauche est estimée légèrement devant le RN, porté par l’effet de voisinage massif de la tête de liste et de plusieurs de ses colistiers qui y résident.
En bleu clair, les deux quartiers d’El Cruzat (nord et sud de l’avenue), où la liste divers droite de Denis Fourcade est estimée au coude-à-coude avec le RN, là encore en lien direct avec la forte concentration de candidats DVD dans ce secteur.
Enfin, en vert pâle, les quartiers estimés comme les plus mixtes de la commune, proches d’un 33-33-33. Ce sont les lotissements récents du nord (Jardins de la Coba) et les quartiers sud-ouest (route de Billerach, Coulbris), caractérisés par le prix au m² le plus élevé de la commune, une population d’actifs plutôt que de retraités et, fait significatif, l’absence quasi totale de candidats résidents des trois listes qualifiées.
Ce que la méthode ne peut pas garantir
Cette approche n’est clairement pas un modèle statistique, elle repose sur un faisceau de présomptions chiffrées convergentes, pas sur une démonstration mathématique. On combine le quantitatif disponible (résultats par bureau, cadastre, localisation des candidats) avec une analyse qualitative structurée (urbanisme, effets de voisinage, profils sociodémographiques) pour produire des estimations assumées comme approximatives mais nettement plus informatives que les seuls résultats par bureau de vote.
L’amplitude estimée pour le score RN passe de 10 points (34-44% par bureau de vote) à environ 20 points (30-50% par sous-quartier). Pour la liste divers droite, l’estimation produit une fourchette allant d’environ 15 à 40% selon les quartiers. Ce gain d’amplitude n’est pas un artefact : il reflète la diversité réelle des quartiers que les bureaux de vote, par construction, lissent et masquent.
La quantification de l’effet de voisinage est complexe. Son existence est certaine, mais son amplitude ne l’est pas. Un candidat en tête de liste qui habite un quartier y génère-t-il un bonus de 5 points, de 10 points, de 15 points ? Cela dépend de sa notoriété personnelle, de la taille du quartier, de la densité des interactions sociales. Cette incertitude se répercute directement sur les estimations. D’autre part, l’absence de données à l’échelle du quartier dans des petites villes de cette taille (la ville de Canohès est découpée en deux grands IRIS par l’INSEE) ne permet pas de différencier socioéconomiquement les quartiers, même si les données des prix au m² par parcelle cadastrale apportent quelques éclaircissements. Enfin notons que cette méthode hybride statistique mais sensible est non reproductible exactement en l’état d’une commune à l’autre, elle doit intégralement s’adapter au territoire, contexte et acteurs locaux.
Ce que cette cartographie apporte concrètement à un élu ou à un candidat
Pour un maire nouvellement élu comme Carla Muti, ce type de carte permet d’identifier ses fiefs (les quartiers où son avance est nette et où elle peut s’appuyer sur un soutien local solide) et ses zones de faiblesse (les quartiers mixtes ou défavorables où un travail de présence sera nécessaire pour asseoir sa légitimité). Pour l’opposition, qu’elle soit de gauche ou de droite, la carte désigne les quartiers où un travail de terrain a le plus de chances de produire des effets : les zones mixtes, les quartiers où l’effet de voisinage adverse est faible, et les secteurs où le report de voix entre les deux tours suggère un électorat encore mobile.
Dans une commune de 5.000 électeurs et de 6 bureaux de vote, le résultat d’une élection municipale se joue souvent à quelques centaines de voix. À Canohès, 144 voix séparaient la première liste de la troisième au premier tour. À cette échelle, savoir que tel quartier est un fief et que tel autre est une zone de conquête n’est pas un luxe intellectuel, c’est un outil de campagne.
Pour aller plus loin sur le marketing électoral :
→ Cibler et mobiliser les électeurs de gauche dans un contexte où le RN est en position de force
→ Distinguer les différents électorats de droite à la rue et au bâtiment près
→ Carte électorale intéractive par rue et bâtiment à Montpellier
Geoffrey Pion, consultant en géomarketing électoral, accompagne les candidats et élus dans le monde entier
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