Cartographier une circonscription électorale urbaine à l’échelle de la rue et du bâtiment: sociologie de l’habitat et géographie du vote dans la 2ème circonscription de l’Hérault

À l’approche des élections législatives 2027, la cartographie fine d’une circonscription urbaine comme Montpellier devient un outil de plus en plus recherché par les équipes de campagne. Pour la première fois, j’ai cartographié intégralement une circonscription législative française, rue par rue et bâtiment par bâtiment. Le choix s’est porté sur la 2ème circonscription de l’Hérault, la seule entièrement incluse dans la commune de Montpellier, qui rassemble un peu plus de 67.000 électeurs répartis sur 56 bureaux de vote.

Cette circonscription présente l’avantage d’être à la fois exclusivement urbaine et extrêmement contrastée sociologiquement. Elle inclut le centre-ville historique et les quartiers adjacents (le quartier de la gare, Gambetta, Clémenceau, Rondelet), les quartiers bourgeois et étudiants (Beaux-Arts, Aiguelongue, Arceaux), la « ville nouvelle  » d’Antigone, les quartiers très récents de la cité du rugby autour de Croix d’Argent, des parties des quartiers populaires de Figuerolles et Montcalm, ainsi que l’ensemble des quartiers de grands ensembles du nord-ouest montpelliérain (Cévennes, Petit-Bard, Pergola, La Paillade-Mosson, Hauts-de-Massane). Une telle diversité dans 56 bureaux de vote en fait un cas d’école pour comprendre comment la sociologie de l’habitat structure le vote en milieu urbain.

Une mosaïque urbaine lisible à l’échelle de la rue et du bâtiment

La première carte produite est une typologie de l’habitat par rue et par bâtiment. Quatre grands types de bâtiments et cinq grands types de rues permettent de décrire la circonscription. La répartition des 67.000 électeurs entre ces catégories est très éclairante.

44% des électeurs vivent dans des résidences privées fermées, généralement avec digicode et parfois parking grillagé. C’est de très loin la catégorie d’habitat dominante de la circonscription. Ces résidences se déclinent en trois niveaux de standing, calculés à partir des prix de vente moyens au mètre carré ces 5 dernières années par section cadastrale fournir par la base de données DVF (Demandes de Valeurs Foncières). Les résidences de haut standing (à l’échelle de la circonscription) se concentrent à Aiguelongue, aux Beaux-Arts, dans le centre-ville et aux Arceaux. Les résidences de standing moyen se trouvent surtout à Antigone, Clémenceau et Croix-d’Argent. Les résidences de bas standing se localisent à Figuerolles et dans tout l’axe des Arceaux aux Hauts-de-Massane.

21% des électeurs vivent en HLM. Les grandes concentrations sont identifiables immédiatement : Paillade-Mosson, Hauts-de-Massane, Petit-Bard-Pergola. À côté de ces ensembles massifs, on trouve des blocs HLM plus dispersés à Antigone, à Parc à Ballon, à Aiguelongue mais aussi dans les nouveaux quartiers autour du stade de rugby, où les résidences récentes intègrent souvent une part de logement social.

Le type d’habitat totalement dominant dans le centre ville de Montpellier est l’appartement. 20% des électeurs vivent dans des appartements de centre-ville classiques au sein d’immeubles parfois très anciens dans l’Écusson, plus haussmanniens autour de la vieille ville.

En tout et pour tout, à Montpellier, seuls 15% des électeurs vivent dans une maison individuelle dont 6,5% des électeurs en lotissement. C’est très peu pour une circonscription de cette taille, ce qui distingue Montpellier d’autres grandes villes françaises où le lotissement périurbain pèse davantage. Les rares lotissements montpelliérains construits entre les années 1970 et 2000 se trouvent le plus souvent autour des grands ensembles comme aux Hauts de Massane, à Aiguelongue et à Celleneuve/Pergola/Petit Bard ou intégrés aux quartiers nouveaux comme à Alco ou Malbosc.

À côté de ces catégories principales coexistent quelques types de bâtiments marginauxs qu’il a fallu trancher au cas par cas : cités universitaires, lycées, EHPAD, casernes et prisons, locaux associatifs habités. Ces situations particulières ne représentent qu’une fraction négligeable de l’électorat de la circonscription.

Types d

Une géographie politique très contrastée à une échelle spatiale inédite

La deuxième carte produite est une typologie électorale issue d’une modélisation statistique et spatiale des résultats des législatives 2024 au premier tour dans la 2ème circonscription de l’Hérault. Le contexte général de ce scrutin est sans ambiguïté : Nathalie Oziol, candidat de la France Insoumise pour l’Union de la Gauche a été élue dès le premier tour avec 58% des voix, devant Robert Le Stum (Renaissance) et Flavia Mangano (RN), chacun à 17%. Mais cette très nette domination globale masque sept profils électoraux très différents à l’échelle infra-communale.

Une première catégorie, en rouge très foncé sur la carte, regroupe les rues et bâtiments où l’Union de la gauche dépasse la moyenne de la circonscription, soit plus de 58%. Deux profils sociologiques très différents s’y retrouvent. D’un côté, l’électorat populaire des quartiers nord-ouest (La Paillade, Hauts-de-Massane, Petit-Bard, Cévennes) et des cités sociales d’Antigone, des Aiguelongue et du nouveau quartier du stade, marqué par une forte population d’origine immigrée. De l’autre, l’électorat jeune et étudiant qui vit dans ou autour de l’Écusson, à Gambetta, Beaux-Arts et autour de la Comédie. Deux mondes sociologiquement opposés, mais convergents dans leur orientation politique.

Une deuxième catégorie, en rouge clair, regroupe les rues et bâtiments où la gauche reste nettement en tête mais à des niveaux inférieurs à la moyenne de la circonscription. Il s’agit principalement de la deuxième couronne autour de l’Écusson : Clémenceau, Saint-Roch, Arceaux, Figuerolles, le bas d’Aiguelongue, Antigone, ainsi que les grands axes structurants de la circonscription.

Trois catégories minoritaires mais significatives apparaissent ensuite. Une catégorie orange identifie les rues et surtout les bâtiments où le vote Renaissance prend nettement le dessus sur les autres courants politiques. Il s’agit bien souvent de territoires où les retraités sont majoritaires, résidant dans des résidences de standing moyen à élevé ou dans des maisons 4 façades. On les retrouve aux Arceaux, à Antigone, et surtout à Aiguelongue.

Une catégorie sable identifie les rues et bâtiments où Renaissance et la gauche sont au coude à coude. Enfin, les rues et bâtiments en violet sont les zones où le Rassemblement National et l’Union de Gauche sont à peu près au même niveau, autour de 30-40% des votes exprimés. On retrouve ces territoires, souvent de lotissements mitoyens dans le vaste quartier des Cévennes, autour des HLM de Petit Bard ainsi qu’à Figuerolles et Montcalm.

Enfin, une centaine de rues et bâtiments présentent un profil totalement mixte, où les trois grands courants politiques structurants depuis 2017 (gauche, centre macroniste, droite nationale) se tiennent à des niveaux comparables. Ce profil concerne notamment la majorité des rues du haut d’Aiguelongue et de Saint-Lazare, ainsi que des immeubles à Figuerolles, Arceaux et dans le bas des Cévennes.

Typologie électorale par rue et bâtiment dans la 2ème circonscription de l

Le vote RN dans les territoires interstitiels

La troisième carte isole spécifiquement le vote en faveur du Rassemblement national. Sa lecture est saisissante : un vaste trou blanc au centre-ville, autour de l’Écusson et de la gare, où le RN obtient des scores extrêmement faibles inférieurs à 10%, et des poches de vote RN nettement plus marquées en périphérie ouest et nord-est.

Trois électorats convergent pour refuser massivement le vote RN dans cette circonscription.

1. Les classes les plus aisées notamment retraités, propriétaires de maisons dans les quartiers périphériques ou d’appartements de centre-ville et d’immeubles de rapport autour de l’Écusson.

2. Les étudiants, et particulièrement les jeunes filles, dont la réticence au vote RN est documentée par toutes les enquêtes nationales récentes.

3. Les quartiers populaires de grand ensembles à très forte population d’origine extra-européenne (Paillade, Hauts-de-Massane, Petit-Bard, Cévennes), où le RN peine à pénétrer étant symboliquement la cible de son discours.

À l’inverse, le RN atteint ses meilleurs scores dans des configurations très spécifiques : résidences de bas standing et lotissements mitoyens, entourant le plus souvent les grands ensembles HLM à la forte population immigrée (Cévennes, Figuerolles, Petit Bard, Celleneuve, Hauts de Massane) mais aussi quartiers plus bourgeois (Aiguelongue).

Cette géographie révèle une mécanique électorale stable et bien identifiée : le vote RN se loge dans l’angle mort sociologique entre les quartiers aisés du centre, les quartiers d’origine immigrée et les électorats étudiants. Cet angle mort existe dans toutes les grandes villes françaises, simplement plus ou moins étendu selon la composition sociologique de chacune.

Carte du vote Rassemblement national par rue et bâtiment pour Flavia Mangano (RN) dans la 2ème circonscription de l

Pour qui cet outil est-il pertinent ?

Disons-le d’emblée : ce type de cartographie n’a quasiment aucun intérêt opérationnel pour un candidats LFI ou de gauche dans une circonscription comme celle-ci (même si les scrutins dans cette circonscription dans les années 1990-2000 étaient très disputés entre la gauche et la droite traditionnelles. Désormais, il semble que le scrutin soit plié avant même le début de la campagne, et l’écart est tel qu’aucune stratégie de ciblage fin n’est nécessaire pour conserver le siège. La députée sortante a été élue dès le premier tour avec près de 60% des voix face à des concurrents quasi inexistants. La carte est intéressante intellectuellement pour eux, pas stratégiquement.

L’intérêt opérationnel se trouve ailleurs. D’abord pour les candidats du centre et de la droite qui se présentent dans des circonscriptions urbaines comparables, où ils savent qu’ils ne gagneront pas mais où la qualité de leur implantation locale détermine leur capacité à exister politiquement, à conserver une visibilité de second tour quand la gauche se divise, ou simplement à constituer un socle pour des échéances ultérieures à l’échelle municipale ou départementale. Pour ces candidats, savoir précisément où se trouvent leurs quelques rues et bâtiments fait toute la différence entre une campagne sérieuse et une candidature de témoignage.

Ensuite et surtout, pour les candidats de tous bords dans des circonscriptions partagées entre une grande ville et son arrière-pays périurbain. Une circonscription dont 30 ou 40% du territoire est urbain, à fortes concentrations d’appartements de centre ville, de résidences fermées et de HLM, et le reste périurbain ou rural ne se gagne pas en répétant la même stratégie partout (c’est le cas par exemple des 1ère, 3ème, 8ème et 9ème circonscriptions de l’Hérault qui comprennent un bout du reste de Montpellier). Comprendre comment se comporte cet électorat urbain spécifique permet d’éviter les erreurs de calibrage qui plombent les campagnes.

La méthode des swing polls & streets : l’alternative à la cartographie intégrale

Cartographier une circonscription dans son intégralité, comme je l’ai fait ici, est l’idéal méthodologique. Mais c’est aussi un travail très lourd, qui prend plusieurs semaines par circonscription, et qui n’est économiquement justifiable que pour des candidats engagés très tôt dans la préparation de leur campagne et disposant d’une équipe de campagne active et motivée.

Pour les autres, j’ai développé une méthode plus rapide et moins coûteuse : les swing polls & streets. Le principe est simple et expliqué en détail ici. On commence par identifier au niveau des bureaux de vote les bureaux de vote clés, les plus mixtes électoralement, de la circonscription, celles où l’élection se jouera réellement. On concentre ensuite le travail de cartographie fine à l’échelle de la rue et du bâtiment uniquement dans ces bureaux sélectionné, souvent entre un tiers et la moitié des bureaux (en fonction du type d’habitat dans ces bureaux de vote). La cartographie de la 2ème circonscription de l’Hérault montre pourquoi : certains bureaux de vote sont composés à 100% d’appartements de centre-ville à digicode, comme dans l’Écusson ou à Gambetta. D’autres sont composés presque exclusivement de résidences fermées, comme à Antigone ou Croix-d’Argent. Dans les deux cas, le porte-à-porte classique est juridiquement et matériellement impossible, quel que soit le potentiel électoral du bureau. Indiquer à un militant qu’un bureau de vote est prioritaire, sans préciser dans quelles rues et quels bâtiments aller frapper, c’est l’envoyer dans le mur.

Descendre à l’échelle de la rue et du bâtiment, même sur un nombre limité de bureaux, permet de contourner cet écueil. On identifie précisément les rues de maisons accessibles, les immeubles sans digicode encore présents dans certains quartiers, les bâtiments HLM où le porte-à-porte reste possible, et on concentre l’effort militant exactement là où il est productif. C’est la condition pour qu’une stratégie de terrain en milieu urbain dense soit autre chose qu’une dépense d’énergie sans retour.

La typologie produite ici pour Montpellier est transposable à toutes les circonscriptions législatives comprenant tout ou partie d’une grande ville française comparable, qui mêlent électorat étudiant, bourgeois et d’origine immigrée. Les pondérations changeront, la part des résidences fermées variera, la proportion de HLM aussi. Mais la mécanique sera identique : un centre ville partagé entre étudiants, jeunes urbains et classes bourgeoises hésitant entre centre et gauche, des cités sociales plébiscitant la gauche là où la population d’origine immigrée est élevée, se partageant entre RN et gauche là où elle ne l’est pas, et des territoires périphériques plus ou moins populaires où la bataille électorale est à son intensité maximale entre le bloc central, Rassemblement National et la gauche.

Geoffrey Pion, consultant en géomarketing électoral, accompagne les candidats et élus dans le monde entier

📧 info@geoffreypion.com 📱 +33 6 49 28 20 81

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