Nous sommes le jeudi 19 mars 2026, il reste 40 heures avant la fin de la campagne d’entre deux tours (elle se termine en France le vendredi soir à minuit avant le jour du vote). Dans cette préfecture du sud de la France, le premier tour a accouché d’une attendue triangulaire qui s’annonce très serrée au second tour : les trois candidats (gauche, droite et Rassemblement National) partant avec un potentiel d’un tiers des voix chacun au second tour en évaluant les reports ‘logiques ‘ de voix du premier tour. Un peu plus de 50 % des électeurs se sont déplacés au premier tour, un taux nettement moindre que la moyenne nationale. Dans cette configuration, tous les leviers du marketing électoral peuvent avoir leur utilité pour faire la différence dans un scrutin qui va se jouer à quelques dizaines ou centaines de voix près.
Un des candidats, Monsieur A., à qui j’ai déjà fourni une analyse des résultats à chaud par bureau de vote m’appelle pour me dire que dans ce contexte tendu de course contre la montre il a 50 militants motivés et me pose une question simple : où envoyer mon équipe en porte à porte pour que chaque porte frappée ait un vrai impact sur le résultat du second tour?
C’est dans ce cadre de contrainte extrême que je vais lui proposer de lui produire en 4 heures la carte de ses 1.000 électeurs décisifs. Il lui restera ainsi 36 heures pour arpenter avec ses militants les rues, les impasses, les lotissements et les bâtiments que je vais lui cibler de manière chirurgicale sur deux critères : 1. des électeurs potentiellement très participationnistes mais qui probablement se sont peu déplacés au premier tour 2. des électeurs potentiellement sensibles à son positionnement politique.
Le calcul du score
Sur base des variables habituelles utilisées issues du registre anonymisé des électeurs et des données de l’INSEE par IRIS, je calcule pour chaque électeur un score composite. Le principe est simple : je multiplie une probabilité de participation (de 0 à 100, basée principalement sur l’âge) par une probabilité de vote pour le courant politique du candidat (de 0 à 100, basée sur le sexe, l’âge, le lieu de naissance, le type d’habitat et les caractéristiques locales du quartier où résident les électeurs).
Ce score est calculé de manière anonyme pour l’ensemble des inscrits de la commune puis ventilé par rue et par bâtiment. Pour chaque, je détermine la moyenne des scores individuels, puis je classe l’ensemble et je sélectionne les rues et bâtiments ayant les plus hauts scores moyens qui mis bout à bout, représentent 1.000 électeurs.
Le résultat : une carte de campagne
Le livrable final, c’est une carte. Pas un tableau Excel, pas une liste abstraite de noms et d’adresses, mais une carte de terrain lisible en un coup d’œil.
Sur un fond de carte Google Satellite, je dessine et projette les rues et bâtiments ciblés. Les rues sont représentées par des traits rouges dont l’épaisseur est proportionnelle au nombre d’inscrits ciblés. Les bâtiments sont représentés par des carrés rouges dont la taille est, là aussi, proportionnelle au nombre d’inscrits. Chaque rue porte son nom en blanc, chaque bâtiment son nom en jaune.
L’ensemble tient sur une seule page que le candidat peut imprimer et afficher dans son QG de campagne afin d’attribuer à chaque binôme de militants un objectif ciblé extrêmement précis.
Sur la carte, on constate visuellement que le modèle a ciblé une cinquantaine de rues, impasses, lotissements et bâtiments hors des grands axes un peu partout sur le territoire municipal. Elles dessinent une géographie de la mobilisation potentielle qui correspond rarement à l’intuition des candidats. Eux qui connaissent par cœur leurs fiefs et ceux de leurs adversaires, mais ont une vision nettement plus vague des espaces interstitiels de la ville, qui représentent pourtant l’essentiel du territoire municipal.
Dans cette ville, les rues et bâtiments ciblés, agrégeant 1.000 électeurs clés pour ce candidat, représentent 3 % du corps électoral. Un nombre suffisamment restreint pour être couvert en 36 heures mais ciblé au plus précis pour que chaque interaction ait une incidence sur le résultat du second tour.
La carte présentée ici ci-dessus n’est pas relative à la description de notre cas de figure par souci de confidentialité mais elle illustre cependant à quoi peut ressembler une carte de ciblage des rues et bâtiments où vivent les 1.000 électeurs clés pour un candidat dans l’entre deux tours. Nous sommes ici à Saint Avé, dans la banlieue de Vannes, Morbihan, Bretagne. 11 % des électeurs de la ville sont ici ciblés pour une hypothétique liste de gauche. Dans cette commune résidentielle, une quarantaine de rues, faisant souvent partie de lotissements, sont ciblées, ainsi que quelques bâtiments, HLM ou résidences autour de l’hôtel de ville.
L’efficacité : ce que 36 heures de porte-à-porte ciblé peuvent changer
Dès réception de la carte et de la liste des rues, Monsieur A. envoie ses binômes de militants sur le terrain avec pour chacun un objectif précis : une ou deux rues, un ou deux bâtiments où ils puissent avoir accès avec une consigne claire : ‘aujourd’hui, ce n’est plus le moment de tracter et de boîter du bout du doigt, il faut toquer à chaque maison ou appartement, mettre le pied dans la porte, convaincre les abstentionnistes d’aller voter au second tour pour notre liste ‘.
En 36 heures, l’équipe se déploie dans toute la ville, jusque dans des impasses insoupçonnées et des bâtiments oubliés. La consigne est donnée de tracter de manière enthousiaste sur les trajets vers et entre les rues ciblées. Le retour des équipes est unanime, les rues et bâtiments ciblés étaient globalement restés en dehors du radar des opérations de militantisme de terrain lors de la campagne du 1er tour. Monsieur A . est « bluffé » par la précision du ciblage. Il semble que les électeurs rencontrés correspondaient souvent au profil recherché : des gens qui n’avaient pas voté au premier tour mais qui, une fois sollicités, se sont montrés réceptifs au message de sa liste. Exactement le type de public que son équipe a cherché à toucher dans toute la ville pendant les 3 mois précédents de campagne, mais qu’elle n’a vraiment trouvé que dans les zones de forces bien identifiées et connues.
Le dimanche 22 mars au soir, l’ambiance est morose au local de la liste de Monsieur A. Près de 1.500 voix sont gagnées entre les deux tours, la participation électorale a augmenté de 4 points de % mais cela ne suffit pas pour remporter la mairie. Cependant l’opération ciblée de porte à porte de l’entre deux tours est un franc succès. Monsieur A. estime qu’elle a fait gagner 200 à 300 voix en sa faveur, principalement d’abstentionnistes du premier tour qui se sont déplacés au second. Dans un scrutin qui s’est joué à quelques centaines de voix près, cela aurait pu faire basculer la ville dans son sens.
Le ciblage et l’opération éclair de porte à porte n’a pas suffi à emporter la mairie. Mais ils illustrent un point fondamental auquel le géomarketing électoral peut répondre : dans une élection serrée, la différence ne se fait pas uniquement par la communication de masse. Elle peut être sublimée par le contact direct, à condition de savoir où frapper. Si un mot d’ordre relayé dans les médias et sur les réseaux sociaux est indispensable dans un cas comme celui-ci, en termes de marketing électoral, entre un SMS ou un email envoyé à 10.000 personnes (pour lesquels un taux d’acceptation du RGPD de 1 à 3 % limite totalement la portée, tout en sachant que l’impact d’un message parmi les dizaines voire centaines qu’un électeur reçoit chaque jour est quasi-nul) et un porte-à-porte ciblé sur 1.000 électeurs soigneusement identifiés, l’écart d’efficacité est sans commune mesure.
Voici donc encore un cas concret où le géomarketing électoral appliqué à une problématique précise dans un moment clé peut transformer une intuition vague (« il faut aller chercher les abstentionnistes ») en une opération militante ciblée, mesurable et potentiellement décisive.